dimanche 23 octobre 2011

Quand l'Obeissance est Devenue Impossible, LES BRUTES (2)



Deuxième tableau : le travail




Mais échapper à la folie,
ne pas attendre la sagesse pour créer
jour après jour
le Jardin des Délices où l’on se promène nus.






le jardin des délices


Une fois abattu le premier rempart
Déjoué l’esclavage du travail obligatoire,
je découvris
enfin,
les délices du “ne rien devoir faire”.
“La semaine des quat’ jeudis et des trois dimanches”
comme ils disent.
Je n’en ai pas eu peur,
il n’était pas trop tard.
La promenade était belle,
habitée de désir
mais je constatai que
- si l’ennui n’existait pas -
la misère était grande.
et que
là même où je croyais avoir atteint l’inutile,
déjoué l’esclavage du travail obligatoire,
la contrainte était là, encore
plus dure et plus insupportable encore,
dans l’amère
l’impérieuse
nécessité du Faire
que le temps du regard n’avait rendue que plus aiguë.

*


Je n’étais pas guérie, je n’étais pas calmée.
Pour moi, tout aurait dû vivre
par toi, par vous, par eux
- par l’autre, par les autres -
auxquels je consacrais la plus grande partie
de mes terrains de jeux.
Je savais que jamais
la communication par l’alchimie du verbe,
la vibration maîtrisée des sons et des couleurs,
la projection d’un rêve sur le mur glacé des écrans,
n’auraient la réalité drue, poétique,flamboyante,
des actes mêmes de la vie.
Que jamais
la pensée critique
ne sublimerait la critique en actes.

M’ôter du ventre la tripe qui l’empoisonne.
Maîtriser l’ivresse magique de la lucidité
pour ne pas y perdre le sens
- simple -
d’une évidente santé mentale
C’était ça la nécessité du faire,
c’était ça la nécessité de créer


*

Créer,
puissance fragile
acte public et solitaire
trou positif
au décor saccagé de la vie.

*

Pas n’importe comment…
Car il est dangereux
de troubler le sommeil des villes
empoisonnées
par le nectar des Brutes.

*

Mais ne rien faire
merveille de ne rien faire de tout cela.
Balayer du grand souffle de nos millions de rêves
étouffés, méprisés, raisonnés et tordus
ce poison de misère
qui nous force à créer
là même où l’on croyait avoir atteint l’inutile,
déjoué l’esclavage du travail obligatoire
.
Cela – seul - ne suffisait pas
qui fut pourtant une des plus merveilleuses invites
à un travail vivant sur la chair même des jours,
toute entière en mouvance
toute entière dénouée
devenue corps du rêve
où je puis te rejoindre
et t’aimer.


*

Seule,la fête est amère.




(Prochainement, le troisième et dernier tableau)




Quand l'Obéissance est Devenue Impossible
(Le Krill éditeur en co-édition avec les éditions de la Différence)

jeudi 13 octobre 2011

Quand l'Obéissance est Devenue Impossible, LES BRUTES (1)




Nous reproduisons avec l'aimable autorisation de son auteur Emmanuelle K. le deuxième recueil, intitulé LES BRUTES,  de QUAND L'OBEISSANCE EST DEVENUE IMPOSSIBLE, un livre d'une portée somptueusement révolutionnaire en ces temps de vaches dégénérées...



Avant de commencer cette lecture, je vous recommanderais bien, chers et attentifs lecteurs, de prendre connaissance du petit texte d'introduction mis en ligne par Emmanuelle K. sur son site personnel qu'elle a transformé en un lieu de rencontres surprenantes, fantasques, poétiques, où se conjuguent ses multiples talents (musique, chant, poésie, théâtre, cinéma...) soutenus par une conscience très haute des luttes et de la situation critique dans laquelle nous nous trouvons: http://www.emmanuelle-k.net/index.php?tpl=1. Ne craignez surtout pas non plus d'aller vous perdre corps et biens sur  les chemins du désir que la fée Mélusine a tracé avec les ondulations de son sillage de feu, de sortilèges et d'eaux vives. Vous y trouverez une fantaisie prodigieuse, des drames hallucinants, des paysages emboîtés les uns dans les autres, une réalité ré-enchantée aussi vaste et libre qu'elle devrait l'être si elle n'était à ce point accaparée par des fous furieux insatiables qui n'ont de cesse d'aliéner toute la nature humain et de détruire de fond en comble la beauté de la vie et de l'amour qu'ils ne possèderont jamais. A leur seul profit,  ils transforment notre monde en un héritage de charniers et d'ossuaires. Emmanuelle k. nous fournit les armes de l'imagination dont nous avons urgemment besoin pour tenir et recréer enfin "la semaine des quat' jeudis et des trois dimanches".  A. Chenet











=II=
LES BRUTES

Emmanuelle K.



"Si vous oubliez ce que vous êtes
et dans quelle vie vous voulez être,
n'espérez d'autre sort que celui d'une marchandise
bonne à être jetée une fois franchi le poste de péage
"

RAOUL VANEIGHEM
AVERTISSEMENT AUX ÉCOLIERS ET LYCÉENS
ÉDITIONS MILLE ET UNE NUITS, PARIS. AOÛT 1995.





Premier tableau : le travail


Ne pas savoir le Temps que l’on n’a pas choisi.





je suis née prolétaire

Je suis née prolétaire.
A l’infortune d’être née pauvre
s’ajouta celle d’être née fille
et la nécessité
si l’on veut rire et bien manger
d’être vraiment intelligente
tout en prostituant son corps
à tous les spectres de la fatigue
Un jour,
ce corps,épuisé,me manqua
se raidit et s’absenta
Et je voulus dormir
Et je cessai de travailler
Et je volai mon salaire
A qui m’achetait le pouvoir
de résister
à la lente gangrène de l’épuisement de mon corps
occupé.

*

La maladie
fut pour moi réaction de santé,
prise de risque, révolte
refus évident
de continuer d’accepter
la stupide bien-portance
des économes
qui dosent leurs passions
et étalonnent leurs désirs
àla mesure communément imposée
et ne courent pas le risque
- le seul -
de se détruire en passant le cap d’un épuisement tel
qu’on s’y brise
ou qu’on en vit.

*

Il y a là un acte
qui en appelle
par la violence
à la conscience de ce que la vie n’est pas ce
qu’elle
pourrait être
et qui nous met dans la nécessité
réelle celle-là
- si l’on ne veut pas crever
ou habiter sa peur -
de trouver la thérapeutique vraie,
qui consisterait à
- jour par jour et obstinément -
réduire l’écart obscène entre cette vie
imposée et subie
et l’autre vie possible
celle de la respiration
du trouble
des jeux
des plaisirs et des fantaisies,
celle de nos envies de rire, de divaguer
de sourire
de vivre sons
de vivre feu
d’être habités par nos demeures
et de danser à l’envers
en nous multipliant.

*

Car la Brutalité consiste
- d’abord et avant tout -
à ce que d’autres nous imposent
d’être.
Et si l’on n’est
ni mandarin,
ni artiste en patente,
ni marchand,
ni esclave,
ni possédant, ni possédé
ni mafieux,
ni d’accord, en un mot,
comment supporter d’être à ce point réduits
à n'être qu’un objet,
rentable évidemment
jetable évidemment,
Et sujet interdit ?

*

Face à une telle fin
de non recevoir
la maladie en est une autre.

Ce fut le temps de l'innocence.

*

La machine continuait comme avant
le salaire tous les mois
mais un vide
à ma place...

*

Je revins peu à peu d’une mort abyssale
qui n’avait pas voulu de moi.

Et je dansais dans les rues
maintenant disponible aux désirs de dérive
que j’avais toujours eus.

Et je faisais tout à l’envers
pour le plaisir.
Vivre la nuit, dormir le jour, ne plus dormir
pour être ivre de fatigue voulue,
Et voir l’autre, toucher l’autre, vivre l’autre,
reconquérir ma ville, ma cité, volée
et mon temps, volé.

*

Et toujours, quand je conte l’histoire
Qui m’a fait m’évader par mer belle
Je vois l’émerveillement dans les yeux de mes amis.

Depuis toujours j’en avais rêvé
mais il fallut que ce jour là
il me fut impossible de pouvoir autre chose
que tomber
et ne rien faire.

Il fallut que ce jour là
soit venu le moment de laisser le temps...
- à la patience opiniâtre des désirs
déchiffreurs d’hiéroglyphes
pour agir
et supprimer l’Interdiction.

*

Il m’en coûta sept ans d’épuisement
et un quart d’heure de réflexion


(À suivre... )





Quand l'Obéissance est Devenue Impossible 
(Le Krill éditeur en co-édition avec les éditions de la Différence)




allons faire un tour, le site d'Emmanuelle K.