vendredi 16 septembre 2011

Poésie et cailloux du chemin

Dom Corrieras, autoportrait



    L'homme tout gris


Je suis l'homme tout gris
simple effaceur de ciel
brocanteur de folies
je tranche mes oreilles
dans la nuit creuse des forêts
On m'appelle homme tout gris
à la rescousse de pauvres perles
pour égayer des hirondelles
au cou des océans
Je chante pour les veuves
des pastourelles anachroniques
J'écris sur des dentelles
des petits cris d'oiseaux
Je sculpte des olives
dans les prunelles vives
d'amantes en jupettes
C'est moi l'homme tout gris
Poussant toujours sa peine
dans la brouette d'or
sur le chemin des écoliers
près des rives détruites
de rivières en fusion
Je suis l'homme tout gris
en piano à bretelles
la barbe en déraison
Je marche sur mes ongles
sale ivrogne et bossu
de moi les enfants rient
et même les chameaux de cirque
J'ai mis mes larmes au frais
Dans un grand seau à glace
posé en équilibre
au bord de la margelle
de ta menue fenêtre.
Et si tu sens le vent
piquer sous tes semelles
Moi le vilain tout gris
Je finirai en flammes
homme tout nu tout blanc
errant et délirant
moi l'ancien homme gris
homme tout nu tout blanc
dans la chaleur ardente
et l'ombre inouïe fragile
d'une éternelle boîte aux lettres.



***




     Ce sera grande nuit


Y’aura trois écha­fauds

Le pre­mier sera bleu

Blanc sera le deuxième
Et le troi­sième sera rouge



Ce sera grande nuit

Au bout du port

Un arrêt de bus
Marie-Made­leine

Te tapera de deux euros
Pour aller boire du vin blanc

Avec sa bande de men­diants



Ce sera grande nuit

Y’aura une petite église

Et tout là-haut sur son clo­cher

Une grande pen­dule toute dorée

Pour toi la lune aussi haut
Que tu l’aimais



Y’aura trois écha­fauds

Le pre­mier sera bleu

Blanc sera le deuxième

Et le troi­sième sera rouge

Ce sera grande nuit

Si haut là-haut

Que tu l’aimais

Marie-Made­leine qui te disait

Pour toi si haut là-haut



Trois écha­fauds

Le pre­mier sera bleu

Blanc sera le deuxième

Et le troi­sième sera rouge



Ce sera grande nuit

Une grande pen­dule toute dorée

Tou­tes les têtes vont tom­ber

Cel­les des amants c’est mérité

Si haut là-haut
Que tu l’aimais
La grande nuit

Qui te pre­nait



Y’aura trois écha­fauds
Ce sera grande nuit

Au bout du port

Marie-Made­leine

Te tapera de deux euros

Pour aller boire du vin blanc

Avec sa bande de men­diants

Y’aura un arrêt de bus

Une toute petite église

La lune trois écha­fauds
Le pre­mier sera bleu

Blanc sera le deuxième

Et le troi­sième sera rouge



***




    Ciel d'Aquitaine


peinturlure peinturlute
lire-lon-lère

lire-lon-la

peinturlurée délayée
la mienne cette peine

lire-lon-lène
mon immense peine

fait de si beaux

de si immenses tableaux
dans cet immense ciel
l'immense ciel d'Aquitaine
lire-lon-lène

lira-t-on

la

 
peinturlure peinturlute
lire-lon-lère
lire-lon-la

peinturlurée délayée
la mienne cette peine
lire-lon-lène

mon immense peine

fait de si beaux

de si immenses tableaux

que c'est immense joie

dans cet immense ciel

l'immense ciel d'Aquitaine
lire-lon-lène

lira-t-on la



que c'est immense joie

 que cette immense peine

dans cet immense ciel
l'immense ciel d'Aquitaine
lire-lon-lène

lira-t-on la



***



    Les chiens

Je voyais le soir courir les chiens

Aux quatre coins de ma mémoire
En habit verts se tenant la main

Chantaient la gloire du vin des morts

La mer ne tenait plus ses bateaux

De vives voix sous les ombrages

Chahutaient les vieilles filles allongées
Noyées vierges et fières d'anarchie



Je rêvais nouveau big-bang à petit feu

L'opium souriant faisait tendresse

Un ange-roi qu'on nommait serpent

Décapitait mes idoles en sucre d'orge

Endormi calme extasié sous la lampe

J'imaginais cataleptiques les espoirs
Du cygne blanc en élans exponentiels

Vers les labelles molles d'une pieuvre

Se dissoudre ici c'est plutôt bien
Sifflaient les chiens en traversant
Le fossé boueux qui faisait lien

Entre un grouillant réel et le néant



***



    Abire, abeo

        "Uns sols dias me dura cen."
        
Bernart de Ventadour / Chantars no pot.
        
"Un seul jour me dure cent."





Abire, abeo

Ainsi tu t'en iras

Comme toujours sur la route
offert à la fonte de l'horizon
sans mesurer les ombres
dans le tintement des semelles
le bourdonnement du goudron




Adagio, ada
Savoir parler lentement
assis près de la parole fraîche

de nos ancêtres occitans

que chantaient-ils notre roman

de tolérance et de rires insolents

leurs clairs reflets sous la rosée




Apax, aparté

Bruisse un ruisseau d'arguments

soliloque libéré des flammes

dans la brûlure des talons
aspirons ce brin d'inspiration

à l'ocre mauve des vignes
à l'ourlet des herbes jaunies

où se terre le cri du crapaud




Anima, almicantarat

Cercle céleste dans l'almanach
caillou lustré pour la mémoire

dans l'alchimie du verbe d'encre
l'obscur infini des solitudes

la sueur sur ta peau première
glisse en incisant le temps



***



    Frère Chameau

Nous avons des frères chevaux

des chansons des oiseaux

Moi j'ai un frère chameau
qui porte sa montagne sur mon dos



Il faudra aussi suspendre



des chauve-souris
au grenier de ta gorge

pour irriguer les cantiques
d'astéroïdes de traverse

aux yeux des nuits sans soucis




Nous avons des sœurs volantes



des cascades des aubes de lilas

Moi j'ai une frangine atomique

qui brûle son latin sur ma langue

Il faudra aussi promener



des chiens de chiffon
sur les drakkars de notre angoisse
pour noyer les longues rives

des chevelures d'océan

dans le brouillon du vide

Nous avons des maisons légères



des lits des boîtes à musique
Moi j'ai une cabane de bois

qui couve sa flamme sur mes doigts




Il faudra aussi ravauder



les bagues des mouches

au soleil des pitres dans le couchant

pour une dernière fois se tordre

autour de la taille matrice
d'un halo de rêves coruscants




Nous avons des mots fariboles



des carmagnoles de révoltes

Moi j'ai le franc-parler des idiots

qui tendent leur cœur sur mon arc




Il faudra encore aller verser



du miel au bord des chemins

dans l'attente du nouveau voyage
sous l'immense calotte cabossée

où s'endort la glaciale tarentelle
dans les débris de nos vies


                Dom Corrieras




Les deux derniers recueils-miroirs de Dom Corrieras



Photos
: Dom Corrieras
Le site:  Dom Corrieras


... Et un dernier pour la route:


    Le pèlerin dépenaillé


A la bonne étoile
J’ai cou­ché mes rêves
D’un der­nier bai­ser
Dans l’herbe fraî­che

A la bonne heure
Et la rosée de l’ornière
J’ai cédé ma vie
Pour solde de tout compte
Au pre­mier des­tin venu

Dire qu’il fai­sait nuit
Comme en plein songe
Ne serait que stricte vérité

Pro­me­neur d’ancienne exode
Le pèle­rin dépe­naillé
Celui-ci qui venait
Prê­chait toute volonté détruite

Au bon vent sif­flo­tant
A la va comme je te pousse
Je lui ai remis les clés
Mes pesan­tes chaî­nes de mémoire

Dire qu’il fai­sait jour
Comme pleine lumière d’amour
Ne serait que sotte vanité

L’étrange invi­si­ble échelle
Se dresse en nous sans appel
Et l’on oublie la gra­vité
Comme toute néfaste attrac­tion

Au chant du coq
Au bal des boueux en bleus
Il y a tou­jours
Un con­nard qui klaxonne
Une pute qui fre­donne
Ses escar­pins bat­tant cla­quette
Sur l’ombre ruis­se­lante
D’un matin assas­sin

Dire qu’il était temps
Comme s’il s’agis­sait en soi d’une fin
Ne serait qu’abus d’espé­rance

Tant et si bien que cette lune
Exi­lée d’un regard de folle
Ne vienne s’asseoir à ton che­vet
Cares­ser ton souf­fle et gémir
A la furie du fleuve où s’effi­lo­che
L’image de tes regrets
La peau grai­née d’autres galets

A la claire fon­taine
J’ai cra­ché sous le fer
De mes bot­tes
S’en allant pro­me­ner

Ni l’herbe fraî­che
Ni la rosée de l’ornière
D’un matin assas­sin
Comme jour pleine lumière d’amour
Comme nuit en plein songe
Comme toute néfaste attrac­tion

Il y a tou­jours
Un con­nard qui klaxonne
Une pute qui fre­donne
Ses escar­pins bat­tant cla­quette
Et l’on oublie la gra­vité
Au pre­mier des­tin venu

Je lui ai remis les clés
L’étrange invi­si­ble échelle
Mes pesan­tes chaî­nes de mémoire
Pour solde de tout compte
J’ai cédé ma vie
A la bonne heure
A la va comme je te pousse
Au bon vent sif­flo­tant

Tant et si bien que cette lune
Ne serait que stricte vérité
J’ai cou­ché mes rêves
D’un der­nier bai­ser
A celui-ci qui venait
Le pèle­rin dépe­naillé

                Dom Corrieras