En février 1989 devant le vide culturel sidéral qui sévit dans le bas Berry, notamment en poésie, Yann Orveillon fonde une association « Les Voleurs de Feu » dont le périodique du même nom est l'émanation. Initialement imprimé, le coût en était trop élevé pour les modestes ressources de l'association qui se met en sommeil.
En 1995 après des contacts et discussions avec des poètes (dont Jean-Paul Kermarrec) décision est prise de réanimer l'association et de la doter d'un moyen d'expression autonome sous forme de « Tract d'Action Poétique »
L'éditorial du numéro 1 de 1989 était titré : « Pour en finir avec la haine de la poésie », le numéro 1 de mars 1998 est titré : « Dans nos poings serrés des étoiles ». Ce dernier est un véritable texte manifeste, il affirme la position poétique prométhéenne des poètes Voleurs de Feu dont une phrase de Rimbaud en exergue affirme le sentiment de leur finitude et du combat infini des poètes « …viendront d'autres horribles travailleurs, ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé. »
C'est avec l'accord de Ernest Pignon Ernest, sollicité, que l'association a pris pour sigle le Rimbaud du célèbre poster de Pignon.
Les Voleurs de feu qui considèrent la poésie comme un acte de résistance se battent pour une poésie à écrire, à dire, à vivre, et organisent interventions et spectacles.
POAIMEZ VOUS !
Les Voleurs de Feu / Al Laerien Tan
Nous vivons la poésie, l'écrire n'est qu'un moment. Nous sommes des batteurs d'estrades, des voyageurs, des passeurs, des poètes de plein vent. Pour nous la poésie c'est le chant du monde, le dict et la geste, l'élan vers l'autre.
Murmurée en secret parfois, dite à gorge déployée souvent, toujours à cogne-coeur, comme un acte d'amour, elle est fleur de sel.
Elle bordure et coud ensemble le ciel, la terre et la mer, et nous poètes sommes paludiers, faux-sauniers, contrebandiers de mots, colporteurs de rêves nécessaires, semeurs d'espérance inassouvies, d'utopies à vivre.
Dans les rues, les préaux d'écoles, les halls de gares, sur les ports et les docks, sur les agoras, partout et toujours, à scènes ouvertes, offertes ou conquises, les poètes : ceux dont la poésie va de l'homme à l'homme, sont mémoires anciennes et défricheurs d'avenir, releveurs de ruines et fraternels diseurs de bonne aventure.
Nous savons que la poésie est un art et qu'elle doit être une arme pour dire et aider à sauver la beauté du monde, la dignité de la condition humaine.
Dans cette aventure nous cherchons et trouverons nos frères humains. Nous apporterons à la redéfinition de la place de la poésie aujourd'hui, il en va nous semble-t-il de l'honneur des poètes.
"L'homme tel qu'on le voit n'est
que la statue de ce qu'il aura été,
de ce qu'il aura créé selon sa révolte
et non selon son aveuglement."
Joë Bousquet (D'un regard l'autre)
Le Texte programme
" Dans nos poings serrés : des étoiles..."
Dans les jarres de l'accumulation primitive gisent les cendres froides des autodafés, bûchers et fours crématoires, des espoirs massacrés, des élans brisés nets, des intelligences assassinées, de la beauté salie, des amours bafouées, trahies, des joies enfantines cassées brutalement, avec toutes les dents, des demeures saccagées.
Nous parions pour la braise sous la cendre, nous faisons le pari de la vie contre la mort.
Nous savons qu'un seul segment sauvé, qu'un seul rayon intact, se reconstruira la "roue solaire de la vie" et que la marche en avant de l'humanité reprendra son cours chaotique, douloureux, et parfois génialement humain, pour sortir de sa nuit.
Nous savons que rien n'est, ni jusqu'au bout ne sera joué, que la bêtise à front de taureau et la haine noire peuvent l'emporter sur la "liberté libre" et le "très pur amour".
Nous savons qu'il faudra faire des forces de nos faiblesses, cravacher la sauvage cavale du temps, avoir des impatiences farouches et chaque matin recommencées.
Nous savons qu'il faudra pour combattre les ténèbres de ces temps cruels et sauvages, tirer étincelle de la pierre la plus morte.
Face aux hideurs sociales et idéologiques imposées, nanties et stupides, rapaces, bavardes et baveuses, nous aurons des fiertés communardes, des poitrines d'asturiens, des charges de cavalerie rouge. Nous étancherons nos soifs aux pleurs irrépressibles avec un infini respect, mais nous n'aurons de pitié douce pour personne.
Nous prendrons quartier dans la mandarine et y dresserons des plans pour désincarcérer l'amour, car nous pratiquons la poésie passionnément comme d'autres taxidermisent le langage.
Le monde tel qu'on nous le donne à voir est pris dans les rets du pouvoir et du profit, sa beauté est débitée en actions sur les places boursières, et ses esthéticiens affûtent leurs scalpels dans les sous-sols des banques.
Le monde que l'on nous donne à vivre sent la sueur, la peur et la mort, le pétrole, l'essence de cédrat et le patchouli labellisé. C'est un monde de référents, de consulteurs, un monde de mollahs, d'obscurantistes, d'intolérants, de contempteurs.
C'est un monde, où les sociétés dominantes vivent un affaissement généralisé de la pensée, esthétisé, théorisé et "politiquement correct", jusqu'à la nausée, jusqu'à l'interrègne de la médiocrité, jusqu'à la "guerre propre".
Le monde est une femme que des spadassins violent après l'avoir saoulée.
Pinochet et Astiz sont des clones de Juan et Tomas De Torquemada. Partout s'allument des autodafés, partout brûlent des bûchers et en l'an 2000, il y aura quatre siècles que Giordano Bruno se consume sans fin pour éclairer le monde.
Nous ne réclamons pas ou n'attendons pas dans une fascination morbide - que nous laissons aux petits bourgeois et pseudo intellectuels à gueules d'invertébrés polymorphes - le pandémonium promis.
Nous n'accepterons pas de danser sur les lèvres du volcan une sarabande cannibale car la faim du monde ne s'apaisera pas de nourritures autophages.
Nous nous souvenons de la balle bureaucratique dans le cœur du grand Vladimir Maïakovski - du voyage de Max Jacob terminus Drancy - de la noire rafale fasciste dans le dos de Federico Garcia Lorca au pied des oliviers - de St Pol Roux , à Camaret assassiné dans la chair de sa fille par la soldatesque nazie.
Nous nous souvenons des années de prison de Nazim Hikmet dans l'ombre bleue des coupoles de Sainte Sophie.
Nous nous souvenons de la mort d'Armand Robin à l'infirmerie spéciale du Dépôt à Paris, de la disparition d'Arthur Cravan dans le Golfe du Mexique ou sur quelques improbables frontières du côté du Rio-Grande.
Nous nous souvenons du "mouchoir de dégoût" enfoncé dans la bouche de l'adolescent Rimbaud et de la disparition d'Ossip Mandelstam dans les isolateurs de Vorkouta ou de Magadan ou dans quelque cave stalinienne glacée.
Nous nous souvenons de l'internement de Stanislas Rodanski et des cris blessés d'Antonin Artaud dit le "Mômo". Nous nous souvenons de tous les grands brûlés de la poésie.
Nous avons choisi notre camp : celui du peuple des abîmes, celui des opprimés, celui des haleurs de fardeaux, celui des interdits de paroles, celui de la "liberté libre" et du combat pour "changer la vie".
Nous ne faisons pas notre poétique et notre politique avec les mots et la peau des autres. Les préciosités, les usurpations, l'esprit de cour, les plans de carrière et les petits calculs, nous sont étrangers, et leurs adeptes et pratiquants nous dégoûtent "comme des châtrés".
Nous ne sommes pas de ceux qu'effraient la vastitude des territoires de la poésie ; il n'y a pour nous d'inatteignables confins, d'interdits, que ceux que nous imposerait la limite extrême de nos forces, que le basculement de la raison, que l'hémorragie d'amour.
En Algérie, des intégristes religieux ont ouvert une deuxième bouche dans la gorge, au couteau, à des institutrices, des journalistes, à des femmes et des enfants qui étaient interdits de rire. Alors que se lèvent les Kateb Yacine, les Jean Sénac, les Nedjma, toutes les Nedjma d'Algérie, ce "polygone "mitraillé"
Nous savons qu'une petite fille nue et napalmisée courant sur une route du Viêt-nam qui ne menait nulle part - qu'un petit Chinois en chemise blanche devant une colonne de chars à Pékin - que la ronde des mères "folles" de la Place de Mai à Buenos Aires ou Santiago du Chili synthétise le drame et sauve parfois l'honneur de toute l'humanité.
Au nom de tous les disparus et les morts, au nom de tous les vivants, au nom de toutes les victimes et contre tous les bourreaux, nous affirmons qu'au-delà de l'angoisse des jours et des nuits distillée par les sociétés aliénantes et aliénées, mortifères, les poètes ont un droit et un devoir, pour la part qui les concerne, celui de dire et de résister, celui d'aimer et de crier. celui de témoigner et de combattre.
Depuis longtemps déjà la dure réalité sociale du monde nous a tranché les paupières et nous marchons ainsi, les yeux grand ouverts sur les palpitations et les fureurs convulsives de l'histoire.
A l'heure où les grandes hydres noires que l'on croyait en agonie s'apprêtent à nouveau à lacérer l'homme et à cracher dessus sa face, il ne nous indiffère pas de perdre ou de gagner, mais nous savons que ce qui nous importe vraiment c'est de ne jamais accepter que de nouveaux "kapo" piétinent les lunettes de nouveaux Desnos, c'est de lutter pour que ceux que nous aimons ne se réveillent pas un matin, entre sang et couteaux, en entendant le bruit des bottes.
Accordés au monde, à droit-regard, à cogne-coeur, en état de souffrance et d'amour, debout et de face, vertébrés de vouloirs farouches, nous combattons les intelligences borgnesses, les médiocrités satisfaites, les soumissions lâches, les calculs froids, les rninimalismes qui procèdent d'une indigence de l'esprit et d'une pauvreté de sentiments, d'un aveuglement et d'une surdité volontaires intéressés.
Ce faisant, nous n'attendons pas des culs de plomb de la culture et des petits marquis de la poésie autre chose que des haines médiocres et des basses vengeances laborieusement ourdies... Elles seront la preuve par l'œuf de la justesse de notre combat.
Nous célébrerons la beauté sans jamais sacrifier le fond à la forme, sans pratiquer l'esthétisme esthétisant. Le chant du monde dans les forêts-cathédrales, les étreintes salées des passions océanes, les rencontres hauturières et les aventures de hauts bords ne nous ferons pas oublier les sirènes d'usine, la solitude glacée des affamés d'amour, les tourments d'intouchables de tous les exclus, les torturantes soifs de libertés.
Nous savons que la poésie "c'est vouloir tout dire", que c'est une quête et nous avons nos Graal, que c'est une interrogation permanente, ontologique, de l'homme sur l'homme, nous savons que c'est un surgissement et nous avons fait sauter les verrous de l'automutilation, condition première si nous voulons "scier les barreaux des prisons pour nos frères".
Que nul ne s'y trompe, nous condamnons les récupérateurs, les flatteurs, les censeurs, les inquisiteurs, les embaumeurs, les fossoyeurs, les hyènes littéraires et tous ceux et celles qui parlent avec un cadavre dans la bouche, et nous préférons la poésie subversive à la poésie subvertie.
Nous écrirons des poèmes à lèvres rouges pour allumer des brûlots contre l'obscurantisme et pour cracher des étincelles dans la nuit. Et si l'on nous coud la bouche, nous continuerons d'écrire du bout des doigts dans une reconnaissance fraternelle du monde.
Ce texte "Action poétique - Tract N°1" est un acte posé par les poètes regroupés dans l'Association "Les Voleurs de Feu - AI Laerien Tan", il y en aura d'autres !
Nous savons qu'il nous vaudra beaucoup d'ennemis qui se seront donc reconnus dans ceux que nous attaquons.
Peut-être ne troublera-t-il pas l'endormissement des "assis", mais nous savons aussi qu'il nous amènera l'amitié des combattants de la "liberté libre", des guetteurs d'aubes bleues, de ceux qui se reconnaissent parce qu'ils sont marqués au fer à l'épaule ou à l'envers des yeux par des sociétés d'infamie qu'ils combattent.
Regardez les bien, souvent ils ont le cœur en bandoulière et ils tiennent parfois une poignée d'étoiles dans leur poing serré.
Le 10 mars 1998
Yann Orveillon, Kerne, Kerma, Gil Refloch
Ce texte "Dans nos poings serrés, des étoiles" constitue le numéro 1 des Tracts d'Actions Poétiques.
Sans présumer de textes à venir sur le rôle de la poésie et la place des poètes dans la société d'aujourd'hui, il a pour les Voleurs de Feu valeur de manifeste.
Tract d'action Poétique
Numéro 20 juillet 2005
Non-assistance à poètes en danger
La tendresse des poètes voyage
en baleine bleue autour du monde :
aidez-nous à sauver cette espèce
en voie de disparition.
René Depestre (Seghers)
POESIE DES BOUTS DU MONDE
Admettons d’abord qu’il y a deux bouts à un bâton, établissons ensuite qu’il y a plusieurs "bouts" dans le monde et que la Bretagne et sa pointe avancée, "Penn Ar Bed", ne sauraient prétendre à un monopole.
C’est pourquoi nous tenons au pluriel de notre célébration « Poésie des Bouts du Monde », manière aussi de rappeler qu’en poésie comme en amour on ne saurait sans risques mortels ou de stérilité opposer la partie et le tout. La dialectique, c’est la circulation intelligente et sensible du feu vital.
Une conception planétaire de la condition humaine, une pratique humaniste, le souvenir que nous sommes tous « poussières d’étoiles », c’est la portée qui permet l’écriture d’une ligne mélodique, sans quoi les mots ne sont que cacophonie ou rencontres de hasard.
Je suis et je reste, avec des millions d’autres, de ceux qui se baignent dans l’Orénoque ou le fleuve Amour, dans le Nil bleu ou le Mékong, de ceux qu’émeuvent et excitent certains noms : Zanzibar et Vladivostok, Pondichéry et Valparaiso, Istanbul et Marrakech, certaines formules : « Tierra y libertad », « Salut et fraternité », « l’Homme ne se nourrit pas que de pain », « la terre à ceux qui la travaillent », « la liberté ou la mort ». De ceux qui boivent le thé chaud avec les «derniers rois de Thulé » ou avec les hommes bleus de la route du sel, les cavaliers de la horde d’or, les marins de Hambourg. De ceux qui aiment et célèbrent les vaisseaux de haut bord ou les barques fragiles de l’amour. De ceux qui ne posent sac à terre que pour pouvoir mieux partir et sac à bord que pour mieux éprouver un jour la douloureuse joie du retour.
Yann Orveillon
"...
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant
...
Donc le poète est vraiment voleur de feu."
J.A. RIMBAUD
« LA PASSION RIMBAUD »
AVERTISSEMENT
En 1991, pour la commémoration du centième anniversaire de la mort d’Arthur Rimbaud, on a assisté à un raz de marée médiatique à prétentions culturelles ou le bon côtoyait souvent le pire et le trivial.
En 2004, la commémoration du cent cinquantième anniversaire de sa naissance est moins tapageuse et c’est tant mieux.
Toutefois, nos lecteurs et amis comprendraient sans doute mal que nous, qui plaçons résolument notre action poétique dans une approche rimbaldienne telle que la définit la Lettre du Voyant, ne rendions pas hommage à jean Arthur Rimbaud, à l’homme et à l’œuvre.
Voici donc deux textes parus dans les numéros 2 et 3/4 des Voleurs de feu de 1989 que nos adhérents abonnés à la nouvelle série ne connaissent pas. Aujourd’hui, je trouve quelques faiblesses à ces textes mais je dois à l’honnêteté de ne pas les corriger et de les reproduire tels qu’ils sont déjà parus. Ils font partie des matériaux d’un livre : La passion Rimbaud, bien avancé, que j’espère finir et publier un jour.
Y.O .
Tract d'action Poétique
Numéro 19 janvier 2005
La mort horrible du poète Benjamin Fondane* déporté à Auschwitz et gazé à Birkenau le 3 Octobre 1944 ne saurait sublimer sa vie ; pas plus que n’est sublimante la mort, elle aussi horrible, de Jean Arthur Rimbaud "intervenue" le 10 Novembre 1891 à Marseille.
L'actualité subversive de l'œuvre de Rimbaud
- vitalement inséparable comme le sont la chair et l'os qui la supporte, le sang qui l'irrigue, les nerfs qui l'innervent - est encore aujourd'hui, ici et maintenant, telle, qu'il faut, comme il a toujours fallu, depuis 1891, à tout prix récupérer Rimbaud. Récupérer sa vie, son œuvre, sa mort ; en faire un saint laïc pour panthéon républicain, un saint religieux pour calendrier catholique ou un saint voyou pour nihiliste mystique.
Les hommes qui scrutent la matière au microscope
électronique, ceux qui tamisent la poussière dans la vallée de l'Homo, ceux qui prennent le pouls de la terre dans les failles du Rif ou sur les lèvres du Kilimandjaro, ceux qui se meuvent dans l'espace intersidéral sont-ils inévitablement et nécessairement des mystiques en marche vers quelque sainteté?
Devra-t-on laisser définitivement les récupérateurs-
embaumeurs se partager l'œuvre-la-vie-la-mort-le-corps de Rimbaud ? Allons-nous accepter que sa dépouille soit dépecée en trois morceaux ?
Aux mystiques chrétiens le tiers supérieur, au-dessus
du plexus siège du cœur, du souffle et du cerveau et donc nécessairement de "l'âme", la petite lumière bleue.
Aux mystiques laÏcs le tiers inférieur, de l'aine jusqu'à la plante des pieds en contact avec la terre, la dure réalité ; et puis ce sont les jambes symbole de l'homme en marche… Enfin, c'est par-là qu'a commencé la cancéreuse pourriture organique de Rimbaud.
Aux mystiques nihilistes le tiers du milieu parce qu'il comporte le ventre et toutes ces humeurs flottantes et emboyautées, et aussi l'appareil sexuel objet et sujet de toutes les "turpitudes", de toutes les "dépravations".
Ce partage étant fait, mettrons-nous nos armées de mystiques d'accord ? Pas du tout. C'est que chacune de ces trois armées prétend que n'existe et ne peut exister - et donc ne convoite - que le morceau qu'elle a sublimé.
Armées en croisade, ces hommes de taille et d'estoc ne veulent ramener dans leur cathédrale que la part de reliques qui les intéresse et sera suffisante pour garnir leur chasse et justifier leurs dévotes et hypocrites patenôtres. Il convient de n'offrir aux yeux, à l'adoration et à l'éventuelle réflexion des pratiquants de leur église respective que ce qui peut d'édifiante façon justifier le dogme.
Ni juge, ni censeur, ni bourreau, ni dieu, ni diable ;
… PARTISAN oui ! Je réclame le droit à être un partisan de Rimbaud et à mener mon combat pour la conception rimbaldienne de la poésie comme moyen pour l'action, en pleine lumière quand c'est possible, dans la clandestinité quand c'est nécessaire ; avec le stylo aussi bien qu'avec le fusil, ce choix de l'outil n'étant qu'une question de moment et de circonstances historiques.
Rimbaud est seul, la longue cohorte des trente mille morts de la Commune de Paris noyée dans le sang l’accompagne dans l’ombre.
Rimbaud est seul avec les M.M. Thiers, les Badinguet et les M.M. Prud’homme de son temps.
Rimbaud est seul avec la croix et la bannière, le sabre et le goupillon du colonialisme et du chauvinisme triomphants de cette fin de siècle qui a vu l’Europe saignée à blanc et une grande partie du monde soumise à l’esclavage par des guerres de conquêtes. Ni les romantiques, ni les parnassiens, ni la main à plume, ni la main à charrue ne parviennent à meubler, à habiter cette solitude et encore moins à la briser. Cette solitude totale, absolue, est à la hauteur des buts élevés que s’est fixé Rimbaud ; elle n’est pas hautaine, elle donne le vertige, elle est désespérée, elle n’est pas méthodique, elle est de fait. Traduction du rêve vital, ossature du présent, vecteur pour l’action, l’acte poétique supérieur n’a que l’apparence de la gratuité. S’il apparaît à un observateur extérieur et superficiel que pour le poète la poésie correspond à une nécessité métaphysique, et donc, que la fonction crée l’organe, c’est que cet observateur impressionniste est lui-même soumis à la nécessité sociale et idéologique celle-là. C’est que la dure réalité, le poids des habitudes, la bêtise quotidienne, la laideur normative, émoussent sa sensibilité, affaiblissent sa vision, obèrent sa pensée.
Le propre de la poésie, son apparent anachronisme c’est que dans une société marchande la poésie n’a aucune valeur. "Produit fini", la poésie ne se thésaurise pas, elle n’est pas cotée en bourse, elle n’est pas produisible ni reproductible en série, elle ne prête pas au taylorisme, ne supporte pas la division du travail. Que les structures et superstructures, lois et rapports sociaux soient acceptés ou refusés, que l’idéologie dominante soit par l’observateur superficiel apologétisée ou réfutée n’y change rien. L’observateur ne pouvant s’abstraire du monde dans lequel il vit est forcément inhibé jusqu’aux moelles par les rapports mercantiles, submergé par la notion d’argent même quand il n’a à vendre, dans le meilleur des cas, que sa force de travail.
Quel que soit le degré de conscience qu’il ait de son aliénation, l’observateur qui ne fait pas lui-même œuvre de poète ne pourra s’empêcher de juger de la poésie comme d’un acte gratuit. N’ayant pas de valeur marchande elle n’a pas de valeur d’échange ; donc elle est gratuite ; de là à penser qu’elle ne sert à rien !
Pour l’observateur attentif, celui qui au-delà des apparences cherche l’origine et apprécie la substance, la "gratuité" de la poésie n'implique pas son inutilité mais au contraire suffirait à démontrer sa nécessité. Comme toutes les fonctions assumées d'une primitivité originelle et vitale, comme tous les "actes purs" qu'elle entraîne, comme le rêve ensommeillé ou éveillé, comme la conscience relative ou aiguë, contradictoire et tourmentée de son être, la poésie, indéniable et incontournable, est nécessaire à la vie parce qu'elle en est l'expression, la représentation achevée la plus haute.
C'est cette élévation aux cimes - comme la descente aux abîmes qui n'en est que la représentation inversée - qui permet au poète, non pas de tout juger avec hauteur, mais de tout voir et de s'essayer à tout comprendre, ce qui lui impose le devoir de tout dire.
II
Le poète n'est pas porté à ces hauteurs ou précipité dans ces gouffres insondables par un excès de grâce ou d'indignité. Comme l'alpiniste ou le plongeur solitaire c'est par un effort terrible de sa volonté, les nerfs tendus, le corps douloureux, tous sens aiguisés, l'intelligence en état de veille et de mobilisation permanente que le poète peut atteindre des sommets lumineux et glacés ou les profondeurs abyssales d'une nuit éternelle. Comme le grimpeur accroché bec et ongles à la moindre aspérité, comme le plongeur brûlant jusqu'à sa dernière bouffée d'oxygène, il assume obstinément la conscience aiguë de la condition humaine.
Bien peu, il est, vrai atteignent des hauteurs ou des profondeurs extrêmes. C'est que beaucoup n'en ont pas les forces ; c'est que beaucoup plus encore n'en ont pas le courage - et ceux qui le leur reprocheront, veilleront à être des dieux de courage, s'ils ne veulent pas être des porcs d'abjection ! Parmi ceux qui y sont arrivés beaucoup n'en sont pas revenus, morts de poésie comme foudroyés par le feu du ciel ou entrant dans une longue agonie comme Hölderlin.
Des poètes qui reviennent de ces contrées lointaines et qui y ont vécu leur "saison en enfer" ou qui y ont franchi les "portes de corne et d'ivoire", morts au monde ou grands brûlés, blessés glorieux ou misérables ils restent des Grands sous leurs guenilles. Ils ont voulu, en conscience, accéder à la connaissance suprême : celle de la vérité sans laquelle la vie ne leur apparaissait que comme une agitation organique.
Mais on ne regarde pas impunément le soleil en face, la vérité est une fulgurance ! Seuls ceux qui avaient dépassé la peur, seuls ceux qui avaient assumé et sublimé l'angoisse mortelle de la solitude absolue par la reconnaissance et l'acceptation sereine de leur appartenance totale, clanique, à la condition humaine ont pu continuer à vivre et, parfois, à écrire.
Mais les girations ellipsoïdales les plus folles ne débouchent pas forcément sur quelque maelström où s'engloutiraient à jamais les Arthur Gordon Pym de la poésie.
On peut par l'audace et l'aiguisement de la pensée atteindre des sommets vertigineux, architecturer le langage jusqu'à en faire des constructions colossales et incroyables, de fantastiques pyramides en équilibre sur leur pointe.
On peut bâtir de labyrinthiques dédales à la Piranèse, des escaliers impossibles ne débouchant infiniment que sur eux-mêmes comme Escher sait génialement le faire. On peut poser des lamaseries méditatives sur des Himalaya de l'esprit sans risquer de perdre la raison ou la vie, les deux parfois.
Celui-là seul, vrai poète à mes yeux et selon mon cœur, courra ce risque de la rupture meurtrière qui ne se contentera pas d' acter la poésie comme on énonce un théorème mathématique mais actionnera le poème, comprendra, écrira et dira la poésie comme une pulsion vitale irrépressible, comme un battement de cœur, comme un véhicule pour l'action : poésie en marche, obéissant aux lois de la mécanique d'un mouvement perpétuel, c'est-à-dire produisant sa propre énergie et la consumant pour aller plus loin.
Que le poète ait fait ses humanités et use en conscience de la dialectique Hégélienne, ou, qu'instinctivement il sente et use de son humanité pour aller de l'Homme à l'Homme, en marche vers son devenir, cela seul compte qui lui permettra comme individu unique et partie d'un corps collectif, son propre dépassement et l'élévation du tout.
Qui mieux que Rimbaud avec sa main à plume et sa main à charrue, avec toutes ses forces et ses faiblesses, véritable Prince sous ses haillons ; qui tutoie Dieu comme il le ferait d'un bonimenteur de baraque foraine, en l'engueulant parce qu'il n'a été capable dans sa triste parade que d'offrir en spectacle à l'admiration des générations successives que M. Prud'homme, avec ses génitoires hypertrophiées et sa microcéphalie chapeautée ; qui mieux que Rimbaud peut savoir, comprendre et souffrir cela ?
Arthur Rimbaud grand voyageur et chemineau, architecte à Chypre, soldat déserteur à Bornéo, franc-tireur pendant la Commune, répétiteur en Angleterre, explorateur au Harrar, négociant à Aden, poète quand il écrit; poète quand il n'écrit plus, encore, partout et toujours humain, trop humain, jusque dans l'effroyable souffrance finale qui le terrasse, sait cela après d'autres et plus que tous et c'est de lui principalement que nous l'avons appris.
C'est ce que lui reproche Benjamin Fondane en route vers Dieu, qui n'en finit pas d'expier d'avoir sacrifié au péché originel par excellence : avoir mordu aux fruits de l'arbre de la connaissance en faisant œuvre de poète.
Il lui reproche d'avoir été, d'être et de rester jusqu'au bout "un horrible travailleur".
Rimbaud qui a "assis la beauté sur ses genoux" en apprécie aussi bien le cruel tranchant de rasoir que les lignes pures et lumineuses, les courbes harmonieuses et pleines, mais il refuse de donner dans l'idolâtrie.
Il célèbre et dimensionne l'humaine beauté dans le même temps où il est capable de culbuter la gueuse dans un fossé.
L'esthétisme gratuit, l'art pour l'art lui est aussi étranger que lui est naturel le refus de toute autorité. Il abhorre toutes les coercitions, fussent-elles de l'esprit, à plus forte raison de "l'esprit saint". Ayant le sens profond de la fidélité à l'Homme, il apparaît parfois infidèle aux hommes.
Ayant le respect suprême de la vie, il pratique férocement l'irrespect de la survie, j'entends par-là de la sous-vivance béquillée dans laquelle se traînent les grands infirmes de la poésie et de la pensée, les amputés du cœur.
Yann Orveillon
* Poète Roumain (de confession Juive). Arrêté par la Gestapo et déporté. Auteur de nombreux ouvrages écrits en français, dont un RIMBAUD LE VOYOU, réédité chez " Plasma".
Un matin, en me levant, je trouvais sur la table du petit déjeuner un texte d'André Laude : "à un frère de la côte".
C'était dans ma longère du Bas-Berry, et en réponse à son poème, il trouva à son réveil mon texte :"lettre à une côte de mon frère" Y.O.
A un frère de la côte
Pour Y.Orveillon
Sois ce qui en moi
n'arrive pas à
être
naître
Sois le fleuve en joie
que le poisson froid
pénètre
jusqu'à l'arête
Sois la vache qui va paître
entre les astres de plomb
dans le champ céleste
Sois le buisson de feu
où se jette l'agneau
Sois mes deux yeux
crevés par Jésus-Christ
et son complice le prêtre.
Sois ce pur cri
cette lutte mêlant races et races
Soit cette tétanie
qui te permet de regarder ta mère
en face
d'embrasser le front de ton père
d'enlacer les arbres feuillages et troncs
et d'épuiser ta faim parmi les noirs cochons
venus de Thrace
Sois la signature la rature
de ce qui n'a ni sens
ni avenir ni mesure
ni progéniture.
La petite bouérigère (14 août 1990)
André LAUDE
Lettre à une côte de mon frère
à André Laude
Pour la rencontre
Pour la suite...
Sois ce qui en toi
N'arrive pas à
être
Nous somme ce que nous sommes
Et si tu es
Je serai
J'ajouterai
C'est promis
En riant, en pleurant
A la bête
A la somme
Ce que j'ai cru trouver
Touchant du bout du coeur
Le coeur de l'essentiel
Sois le pâtre du flutiau
Des grenouilles à bon dos
Qui clabaudent au Marais
Sous les lunes-réverbères,
En l'an 90 de notre ère
Au miel des laudateurs
Préfère toujours
A l'aube
La gloire du plein chant
L'annonce toujours recommencée
D'une nouvelle espérance
Que dans les tempêtes
De tes rêves fracassés
Le vin noir de tes nuits d'angoisse
Tu psalmodies la ballade des noyés
Trouve un espar de haut bord
et d'amitié
pour ton salut
Et pour ta course continuée
Vers de plus doux rivages
Sois la cendre de Giordano Bruno
Dispersée sur nos têtes
Sois l'en-marche de Vlado
Le grand russe farouche
Sois la oussière de lune
Qui nimbe Hikmet au cachot
Sois le bras de Cendrar
Dans la boue des tranchées
Et les mains de Jara
A la hache tranchées
Sois la vertèbre de Puig Antich
Qu'ils n'ont pas su briser
Celle du souvenir
Ne laisse pas les stigmates
envahir ta face
Peu sont prêts encore
Pour le baiser au lépreux
Qui ne savent pas
Aux souffrances fécondes
Le droit d'imprimer
ses pensées sur sa peau
Et de donner à voir
La face cachée du monde
Tu n'es pas l'ennemi
Cesse de te combattre
aborde enfin tranquille et résolu
Aux terres de luttes et d'espérances
De la fraternité retrouvée
Nous y trouverons
Des femmes
et des enfants
Le meilleur sourire
Des peuples voyageurs
Nous y chargerons
Nos stylos
Encore
Et toujours
Pour écrire
Et nous dire
Notre très pur amour
Sois ce qui en toi
N'arrive pas à
Être !
La petite Bouérigère (14 août 1990)
Yann ORVEILLON
Lien vers le site de la revue dont sont extraits les textes fondateurs ci-dessus: http://lesvoleursdefeu.free.fr/index.html
